[Matropause] La décision


Parentalité / Saturday, June 6th, 2020

Version audio – 6’36

Après avoir parlé de mes matrescences, je crois qu’il est temps de parler de ma “matropause”.

En suivant la logique linguistique de la “matrescence”, qui est la contraction de maternité et adolescence pour parler des chamboulements qui surviennent lorsqu’on devient maman, la “matropause” est la contraction de maternité et ménopause, pour parler de cette période où l’on décide que faire des enfants appartient au passé, des années (parfois décennies) avant que notre horloge biologique stop sa mécanique.

Je voulais trois enfants.

C’était quelque chose d’ancré très profondément en moi, qui s’est réaffirmé à moi quand nous avons eu confirmation que BébéSourire était un garçon et que mon Captain a vu son désir de fille balayé par la vie. C’était aussi un désir profond confirmé par la naissance de BébéSourire qui fut magique. “Rien que pour l’accouchement, c’est sûr on en fera un troisième et dernier” affirmait-on le jour même de sa naissance. Et la petite touche mignonne, c’est que ce désir était partagé par MiniCaptain qui se rêvait grand-frère de plus d’un petit frère.

Et puis vint le Sars-Cov-2

Une pandémie mondiale et deux mois de confinement plus tard, les cartes ont été redistribuées. Entre tous les congés envolés, le chômage partiel prononcé et mon congé parental, la perspective d’un avenir avec un n°3 était tout d’un coup moins évidente. Plus de fonds pour faire les travaux d’aménagement nécessaires à la venue d’un nouvel enfant. Plus de petit matelas pour amortir un autre congé maternité, encore moins un congé parental. Sans compter que juste avant le confinement, nous avons décidé de prendre en charge financièrement un membre de ma famille pour lui permettre de rester à son domicile en autonomie… Tout ça cumulé a rendu la perspective d’un 3ème enfant beaucoup moins réjouissante et beaucoup plus angoissante sur le plan autant matériel qu’émotionnel.

Et puis le TDAH de MiniCaptain

Et être parents d’un enfant TDAH, c’est … épuisant. Vraiment. On parle d’un enfant qui, en 3 années de maternelle, a déjà dû être déscolarisé, a un suivi hebdomadaire avec une psychologue spécialisée, a fait un bilan psychomoteur, un bilan ophtalmique, un bilan auditif, est en attente d’un bilan et suivi orthophonique, en plus des cours de judo qui l’aident énormément, cours pour l’instant hebdomadaires (suspendus depuis le confinement) et qui devaient devenir bi-hebdomadaires… Sans parler du suivi pour nous, parents d’enfants TDAH (coucou les parents Barkley!). Et juste avant le confinement, une amie assistante sociale commençait doucement à me parler de démarches pour monter un dossier MDPH pour MiniCaptain afin d’avoir droit, en temps que parent, à un aménagement de temps de travail (quand je reprendrai à l’issue de mon congé parental) pour pouvoir assurer la continuité de sa prise en charge. Il y a donc dans notre avenir familial proche, une prise en charge qui va s’intensifier, un diagnostic qui va s’affiner, une incertitude sur comment l’évolution de tout ça va se faire… et les avertissements précautionneux de mon amie assistance sociale par dessus nous font dire qu’un 3ème petit bonheur ajouté au tableau ne serait peut être pas très juste.

Et puis nous.

L’arrivée de MiniCaptain et la dépression post partum qui s’en est suivie ont failli nous faire exploser. L’arrivée de BébéSourire nous a fait fusionner. Nous a complétés, équilibrés, comblés. C’est un sentiment d’équilibre si parfait et si juste que rajouter une 3ème inconnue dans cette chimie du bonheur enfin stabilisée, c’est aussi prendre le risque de déséquilibrer cette harmonie qui grandit chaque jour plus brillante.

Mais le coeur…

… lutte contre toutes ces bonnes raisons listées ci-dessus. Evidemment. Sinon ça serait trop simple. Un 3ème. Un dernier. C’est ce qu’on s’était dit. J’ai la sensation de ne pas avoir profité suffisamment de ma dernière grossesse puisque je n’avais pas conscience que c’était la dernière. Puisque c’était censée être la grossesse “du deuxième” et non pas “du second”. Du coup je n’ai rien savouré en tant que “dernières fois”. Dernier accouchement. Dernier allaitement. Dernières premières fois de bébé…
Bref, je n’étais pas prête à ce que BébéSourire soit mon dernier enfant et une partie de moi n’arrive pas à s’y résoudre.

Alors, la matropause…

…m’est un peu tombée dessus, sans que je ne m’y attende. Et me voilà dans les limbes, entre bonheur maternel de voir MiniCaptain aller de mieux en mieux et BébéSourire grandir si facilement et sereinement, et deuil de toutes ces choses qui n’arriveront plus. La plupart du temps, pour être honnête, je n’y pense pas. Je profite simplement de la partie “bonheurs maternels” sans songer à la partie “deuil” de la maternité. Et pourtant, il y a ces moments où ça me frappe brutalement. Comme quand j’ai rendu visite à ma première filleule d’allaitement à la maternité et que je me suis retrouvée face à sa toute petite fille fraîchement née alors que mon BébéSourire allait avoir un an. Comme quand j’ai fait le tri dans les vêtements taille naissance et 1 mois pour donner à une maman via Solidarinsta. Comme quand ma lactation est passée en autocrine. Comme quand j’ai du passer BébéSourire aux bodies taille 36m car le 24m lui devenait trop court. Comme…

Je n’aurais plus d’enfants

C’est une phrase que j’ai mis des semaines à écrire. Ce que vous lisez est un article qui m’a pris des mois à mûrir. J’embrasse en pleine conscience ma chance d’avoir pu porter la vie quatre fois et d’avoir pu mener deux de ces quatre grossesses à terme. Je remercie infiniment la Vie de m’avoir offert mes deux garçons. Je maudis mes règles qui m’apparaissent désormais comme un rappel bien cruellement inutile de ce qui ne sera plus jamais. Si je pouvais, je ferai don de mon utérus à une maman qui n’arrive pas à tomber enceinte. Je chemine encore pour faire le deuil de cet enfant qui ne naîtra jamais, un peu comme j’ai cheminé pour faire le deuil de ceux qui n’ont pas pu naître.
Je cherche la force de tourner cette page de ma vie pour pouvoir commencer un autre chapitre, et cet article, poser des mots sur tout ça, l’écriture cathartique, m’y aide énormément. Pour le moment, j’en suis à reprendre à chaque cycle la décision de renoncer.

Et je ne manquerai pas de vous tenir au courant des évolutions de ma matropause. N’hésite pas à me parler de la tienne en commentaires.

Take care
-Mad-

9 Replies to “[Matropause] La décision”

  1. C’est « marrant » quand je lis ce que tu écris et que le mot deuil apparaît, je mets un mot sur ce que je ressens.
    J’ai accouché il y a deux semaines, après un long mois à l’hôpital seule (merci COVID), d’un petit bébé né à 30 SA + 6. Pendant mon séjour à l’hôpital, les gens s’amusaient à me dire « ne t’en fais pas pour le deuxième, ça ne se passera pas comme ça ». En fait si, les médecins me l’ont dit, je suis sujet a risque. Et le papa qui ne cesse de me répéter « plus jamais ça », parce qu’il a eu peur, pour moi, pour le bébé. Moi aussi j’ai eu peur et j’ai toujours peur pour ce petit bout d’1kg100 qui lutte pour se développer en dehors du ventre. Mais à chaque fois qu’il me rappelle que c’est la dernière fois, j’ai l’impression d’être en deuil à chaque nouvelle chose que mon petit bébé fait. Car oui, c’est la première et la dernière fois qu’on vit ça…

    1. Je croise fort les doigts pour ton si petit bout ! Mes deux nièces sont nées prématurées et seront chacune fille unique. Pour ma BS c’est un choix logique sans conséquence. Pour ma soeur ça a été très dur pendant 10 ans. Je t’envoie plein d’amour sorore, de soutien et de force 🙏

    2. Je pensais bien n’avoir jamais de quatrième enfant, mais la ménopause m’a quand même surprise par cette désormais certitude. Ma fille aînée a l’âge que j’avais quand elle est née, et mon impatience d’être grand-mère est aussi grande que l’était mon impatience à être mère.
      Et puis, il y a 18 mois, la vie m’a fait un cadeau sous la forme d’un bébé qui s’est présenté sans crier gare dans ma maison. J’hébergeais une femme migrante en donnant ce que je croyais être un coup de main temporaire. Elle a fait un déni de grossesse et j’ai vu naître ce bébé déterminé. Cette petite fait depuis partie de ma famille, et je la côtoie davantage que si c’était ma petite-fille.
      Parfois, au moment où on pensait ne plus connaître ce bonheur sorti par la porte, il entre par la fenêtre.

      1. C’est si beau ! J’espère que la maman a bien vécu l’arrivée de cette petite malgré tout. La vie nous réserve tellement de surprises!

  2. C’est un chemin pas du tout facile de renoncer à un autre enfant, que l’on en ait un, deux, cinq ou plus… Se dire qu’on ne vivra plus jamais ça une nouvelle fois, c’est un vrai deuil. Chez moi, il n’est pas tout à fait encore achevé, même si le confort du dernier enfant qui grandit, les nuits sans sommeil et les dents qui percent qui s’éloignent, adoucissent cette perspective. Je crois qu’il est toujours bon, avant toute décision définitive et avant une éventuelle intervention de stérilisation, de se laisser du temps pour voir comment cette décision se loge en nous, comment on parvient à vivre avec. Hélène Dumont avait écrit un très bel article là-dessus chez les Fabuleuses au Foyer, je ne sais pas si tu l’as vu ?
    https://fabuleusesaufoyer.com/le-deuil-de-la-maternite/

    1. Je ne l’avais pas vu et je m’en vais le lire de ce pas. Même si le cheminement tend vers considérer que la famille est au complet, le rdv pour la vasectomie n’est pas encore pris. Donc pas de précipitation. En revanche on va doubler les préservatifs (unique moyen de contraception pour le moment) avec un DIU, histoire d’éviter les accidents.

  3. Mille mercis à toi pour ce magnifique et douloureux texte. ❤
    Pour beaucoup de raisons (financières, matérielles, conjugales, sociétales,…), notre premier de quasiment 4 ans sera sûrement notre unique. Pas encore de discussion ni décision officielles dessus avec mon conjoint, mais nous arrivons peu à peu à cette idée tous les deux.
    Je trouve que c’est très dur de passer de toutes ces raisons, qui ont pourtant beaucoup de sens à mes yeux, à une vraie page tournée. Beaucoup de questionnements et la peur du regret. “Comment être sûrs ? Peut-être qu’on changera d’avis dans quelques années ?”. Sans parler de la pression sociale qui n’aide pas (on nous demande régulièrement, mais moins qu’avant, quand le 2e arrivera).
    J’ai réussi à retrouver ce que je ressens grâce à tes lignes (en particulier dans “Mais le coeur…”). Pendant au moins 2 ans j’étais persuadée qu’un 2e enfant verrait le jour dans notre foyer. Aujourd’hui, j’ai peur de prendre vraiment cette décision car je n’avais effectivement pas conscience que tout ce qu’on vivait pour la première fois serait aussi la dernière.
    C’est vraiment un travail de deuil, et je pense à peine entamer la première phase.
    Je te souhaite plein de courage pour vivre cette courageuse décision.

    1. Merci pour ces lignes. Je te souhaite également plein de courage pour vivre tout ce cheminement parfois douloureux.

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