“Eduquez vos fils”


Parentalité / Tuesday, May 12th, 2020

Oui. Mais comment ?

Version audio – Durée 9’49

En tant que féministe, en tant que mère de garçons, c’est un conseil, une revendication, une injonction, un ordre que je lis partout et que je relais moi même depuis toujours. Sauf qu’il manque une chose essentielle à cette revendication, à cette injonction : comment ? Comment on éduque nos fils à ne pas devenir des HSBC (comprendre un homme inconscients de ses privilèges qui reproduit les schémas d’oppression systémique sans même en avoir conscience)? Comment on éduque nos fils à devenir des hommes pro-féminisme ? Des hommes qui respectent le consentement, les femmes, les autres, eux mêmes ? Je pensais sincèrement être sur la bonne voie … jusqu’à ce que MiniCaptain mette son doigt dans la vulve d’une de ses copines.

Wait. What ?!

Depuis toujours, on nomme les choses par leur vrai nom avec MiniCaptain : testicules, verge, gland, prépuce mais aussi vulve, vagin, clitoris, utérus, ovaires… (on a eu le temps de parler anatomie féminine en lisant des livres sur la grossesse, les bébés et l’accouchement quand j’attendais son frère). Il a presque vu son frère naître. Il a posé toutes les questions qu’il voulait à la sage-femme qui a pris le temps de tout lui expliquer. Depuis qu’il est en âge de dire non, on lui demande toujours son consentement pour les soins et le bain. On répond à toutes ses questions. Je pensais sincèrement être sur la bonne voie dans la perspective d’élever un garçon.

Jusqu’à ce qu’il mette un doigt dans la vulve de sa copine

Du même âge que lui. Les petits se connaissent depuis des années. Il sont devenus grand-frère et grande-soeur en même temps. Ils s’adoraient. Ils ont découverts des dessins animés ensemble. Ils se sont baignés ensemble. Ils ont découvert la Lunii ensemble. Ils ont partagé des pyjamas…

Nous étions donc invités à manger chez nos amis. Les enfants sont allés jouer dans la chambre. Il y a eu les chamailleries habituelles parce qu’ils veulent jouer aux mêmes choses ou au contraire à des choses radicalement différentes. Puis ils ont trouvé un terrain d’attente. Puis le calme. Et elle est arrivée dans le salon pour nous dire que MiniCaptain avait mis le doigt dans sa “pépette”.

Triggered

Je pense que je n’aurais pas plus mal réagir. Je n’étais plus mère à ces mots, j’étais victime. Complètement triggered par l’évènement. Tellement sûre que je faisais ce qu’il fallait pour éviter ce genre de choses que je ne m’étais même jamais préparée à réagir dans ce cas. Alors j’ai réagi comme j’ai pu : on a tout planté comme c’était et on est parti. J’ai vécu 48h très dures suite à ça : rejet complet de mon grand et sentiment d’échec ultime. Il fallait que je me sorte rapidement de cet état avant de faire quelque chose que j’aurais pu regretter.

En parler

En tant que survivante de pédophilie, mes référentiels de ce qui est normal en terme d’exploration de son corps et du corps de l’autre dans l’enfance est totalement erronés. Donc là où il n’y avait somme toute que des enfants qui découvrent, moi, avec ma vision d’adulte survivante, j’y ai vu un viol. Ni plus ni moins. Rajoutez à l’équation une victime dans le couple parental d’en face et ça vous donne deux familles qui sont perdues niveau référentiel de l’enfance.

Comme à mon habitude zébresque, j’ai voulu plonger dans des livres sur le sujet et j’ai découvert qu’il y en avait finalement peu. Alors j’ai parlé. A des personnes de confiance : une copine assistante sociale à l’ASE qui du coup est formé sur toutes les questions d’attouchements sexuels et pire, une “sex educator” au Canada (grâce à la magie des réseaux sociaux) qui intervient auprès des enfants et des ados, des copines mamans et féministes.

D’en parler m’a permis d’une part de dépasser les sentiments de honte, d’échec et de désespoir que j’ai ressentis, de réaliser où était la normalité dans ces interactions entre bambins/enfants, de comprendre que, oui, vraiment, on a sur-réagi tellement que ça a fait plus de tort qu’autre chose. Et, le plus important, d’en parler m’a permis de pouvoir discuter avec MiniCaptain. Discuter de son geste, mes réactions, l’origine de mes réactions, de pourquoi son geste. Notre relation s’est transformée (en positif, fort heureusement) après cet échange. Mais ma question initiale n’est pourtant toujours pas résolue.

“Eduquez vos fils” Oui, mais comment ?

Concrètement, toutes mes connaissances féministes et mères de garçons et moi éduquons nos fils (avec une pression supérieure du fait que nous sommes féministes il me semble, pleinement conscientes des enjeux féministes qui se jouent à être mères de garçons) mais nous ne savons pas comment faire ni si ce que nous faisons va dans la bonne direction !

Alors j’ai lu “Tu seras un homme féministe mon fils” qui soulève bien des problèmes de l’éducation genrée ; j’écoute des podcasts tels que Les Couilles Sur La Table pour comprendre les enjeux qui se jouent autour de la masculinité que la société les pousse à construire ; j’échange souvent avec mes copines mères de garçons et féministes qui se posent les mêmes questions que moi… Cette revendication “éduquez vos fils” (pour répondre à l’injonction “protégez vos filles) j’y adhère à 100%. Mais j’attends encore qu’on nous donne des pistes concrètes sur comment faire !

Alors en attendant…

… voilà ce que j’ai appris, sur le tas donc,qui m’a été recommandé, et ce que je faisais déjà et qu’on m’a encouragé à poursuivre :

  • Poser et faire respecter des limites dans l’éducation au quotidien aident les enfants à respecter les limites entre eux (tu la sens encore plus la limite du dogme BPR en lisant cet article?). Quand l’enfant apprend que “Non” n’est pas négociable avec les parents, il apprend que “Non” n’est pas négociable avec les autres (du moins ça renforce la compliance et résignation face au refus d’autrui )
  • Nommer l’anatomie avec les vrais mots : vulve, lèvre, vagin, clitorius, urètre, verge, prépuce, gland, testicules… Zizi et zézette ils l’entendront bien assez de la part de leurs pairs. Il est préférable que les parents restent des sources fiables et sérieuses.
  • Ne pas faire des explorations sexuelles un sujet tabou. Si nous ne participons pas à leur éducation sexuelle dés le plus jeune âge, nous créons un tabou sur le sujet et ils complèteront leurs connaissances ailleurs (souvent avec le porno à la puberté et on sait ô combien le porno n’est pas la vraie vie).
  • Déconstruire les genres. Ca ne veut pas dire interdire à une personne possédant un pénis de s’identifier comme un garçon et interdire à une personne possédant une vulve de s’identifier comme fille. Ca peut être aussi simple que laisser les petits garçons aimer les licornes et laisser les petites filles grimper aux arbres.
  • Garder à l’esprit que tout ne dépend pas des parents. On aura beau équiper nos enfants avec tout un tas d’outils de compréhension du monde (dont les codes sociaux font partis, par exemple) il en acquiert d’autres en grandissant, et il se construit en composant avec ça et sa personnalité. Donc on respire, et on ne se met pas une pression de dingue non plus.

Bref. Tu vois, je n’ai que des pistes à te fournir, pas de réponses. J’ai mis plus de 6 mois avant d’arriver à écrire tout ça. C’était compliqué à gérer pour moi avec mon passé. Je suis beaucoup mieux armée à ce jour. MiniCaptain est également beaucoup plus au clair sur le fait que les limites de ses copains et copines sont différentes des siennes, et que ce qui peut le gêner lui peut ne pas gêner les autres, et inversement. On a aussi énormément mis l’emphase sur le fait qu’il a le droit de dire non, même à une super copine, et même de partir si la situation le gène (du genre une situation où sa copine qui veut lui montrer sa vulve alors que lui ne le souhaite pas et qui résulte en lui qui la repousse et du coup la touche).

5 Replies to ““Eduquez vos fils””

  1. Je crois que la problématique principale, surtout quand on a été soi-même victime d’attouchements sexuels ou de viol, c’est de parvenir à faire la distinction entre “l’exploration” qui peut arriver entre deux enfants d’âge équivalent, et quelque soit leur sexe d’ailleurs, même sexe ou sexe différent, et l’agression sexuelle. Un enfant ne vivra pas du tout comme un adulte le fait qu’un pair touche ses organes génitaux. Cela n’empêche pas de dire qu’il faut toujours demander, que chacun est maître de son corps, que ces gestes sont inappropriés. Mais ils n’ont pas du tout la même signification quand on est enfant, et je ne crois pas que ce soit traumatisant, car il s’agit de découverte, et pas de prise de pouvoir comme c’est le cas entre deux adultes, ou un adulte et un enfant. En revanche cela réveille le trauma du parent abusé dans l’enfance, c’est clair. En plus du travail éducatif, le parent ex-abusé peut (et doit, même) entreprendre un travail sur lui pour ne pas opérer un transfert de son agresseur sur son enfant. Ce n’est pas facile. Mais c’est aussi un moyen de continuer à grandir et à guérir, pour le parent. De continuer à chasser les traces de ce qui continue à le/la contaminer <3

  2. Sur l’événement dont tu parles, il me semble complètement être un non événements. Juste une étape dans la vie d’un enfant, dont souvent les parents n’ont pas connaissance.
    Ma réaction sur l’éducation au féminisme (comme mère de deux jeunes femmes et un adolescent, tous féministes), c’est qu’il faut éviter d’en faire des kilos. A mon avis, juste l’exemple d’être une femme libre et indépendante, laissant les enfants se positionner, fait son effet.
    En gros, si tu vis une forme d’égalité homme/femme dans ta vie personnelle (sachant que dans la société on n’y est pas encore), ça devrait le faire. Je pense que mettre la pression sur le sujet pourrait mener au résultat inverse.
    PS : j’espère que mini voit encore sa copine ?

    1. Malheureusement non, il ne la voit plus. Suite à ça les parents ont préféré couper tous contacts donc impossible de discuter et réparer si besoin les dommages causés par nos sur-reactions d’adultes. Mais j’ai toute confiance en ses parents pour avoir dialogué avec elle sans tabous.

      Je suis d’accord avec toi qu’au final c’était un non événement. Et peut être qu’on se prend trop la tête. Mais il y a tellement d’enjeux autour de nos garçons qui seront les hommes de demain. J’aurais trouvé plus simple d’avoir des filles honnêtement.

  3. J ai des souvenirs avec mes cousins qui tenaient plus de la curiosité mutuelle, d enfants qui se regardent pour découvrir l alter.
    Mais je comprend ta réaction (plus encore avec ton vécu) car aujourd’hui nous surprotégeons aussi nos enfants et projetons sur eux beaucoup d intentions violentes qui n en sont peut être pas quand ils viennent d enfants de leur âge. Par exemple ma fille a 3 ans avait mordu (2 fois) une camarade d école. Les parents avaient crié au scandale (rdv maîtresse, directrice, houspillage de ma fille dans la cour…) alors que bien que son geste ne soit pas à reproduire je pense qu elle exprimait l envie que cette copine lui « appartienne » dans un groupe d enfant et pas une volonté de la harceler.

    Sinon, avoir des filles (j en ai 2) est aussi très compliqué. La peur du prédateur, de l hypersexualisation, des violences dont elles pourraient faire l objet. Comment leur apprendre dans les effrayer à s en protéger… je n ai pas les clés non plus.

    Pour la fin de ton post, voulais tu parler de ton fils qui a voulu repousser sa copine et l a touché par inadvertance?
    J espère que vos 2 familles se réconcilieront.

    1. Moi aussi j’ai des souvenirs d’enfance similaires avec des cousins mais surtout des cousines!
      La peur du prédateur est aussi présente en tant que mère de garçons. En plus de la peur qu’ils deviennent eux mêmes prédateurs en grandissant du coup. C’est un peu la double peine T_T
      Je n’ai toujours pas de réponse non plus sur comment leur apprendre sans les effrayer. Mais je sais que plus jamais je ne croirai aveuglément les autres enfants au détriment de mes propres enfants. Ca nous a bien desservi dans ce cas et heureusement qu’on a pu en discuter avec la psychologue qui a aidé à démêler toute cette histoire.
      Malheureusement je ne crois pas que les familles soient réconciliables vu certaines choses que j’ai apprises aujourd’hui. Nous nous devons aussi de préserver MiniCaptain.

Comments are closed.